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Interview : Imane Ayissi, styliste africain en vogue, se confie à Afroplurielles

par : G.O-S , dans Mode » Créateurs & modèles
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Interview

Afroplurielles : Pouvez-vous vous présenter aux afronautes ?

Imane Ayissi : Imane Ayissi, artiste.

AP : Vous êtes à la fois danseur, mannequin et styliste. Comment en êtes-vous arrivé à un parcours aussi différencié ?

Imane Ayissi : Les circonstances, l’origine, de certains dons peut-être... Le fait que j’ai grandi dans une famille atypique y a sûrement contribué. On était sportif et danseur chez moi. Cela m’a amené tout naturellement à la danse, africaine dans un premier temps. Le mannequinnat et le stylisme par ailleurs sont assez liés. En devenant mannequin, j’ai vécu dans le milieu de la mode. Moi qui déjà enfant confectionnais des robes pour ma mère et mes tantes, je me suis retrouvé dans un milieu fait pour moi. J’ai donc mené de front une activité de mannequin et de styliste.

AP : En France, vous êtes particulièrement reconnu pour votre activité de styliste afro dans laquelle vous excellez. D’où vous vient votre passion pour la mode ? A-t-il été facile pour le jeune styliste africain que vous êtes de se faire une place dans le milieu à Paris ?

Imane Ayissi : Tout d’abord je ne suis pas un styliste afro mais un styliste tout simplement. On ne cesse de coller des étiquettes aux noirs et aux beurs, alors de grâce, ne nous en collons pas nous-mêmes ! Oui je suis un Africain, un Camerounais plus exactement, mais je vis en France depuis 13 ans, et, même si je côtoie pas mal d’Afro-antillais, car il est tout à fait légitime de vouloir se retrouver dans une communauté, je fréquente aussi beaucoup de Blancs, de Jaunes, de Rouges, de « Gaulois », et d’autres encore ! C’est un point que je souhaitais préciser.

Quant à ma passion pour la mode, elle me vient de loin. De mon enfance, du milieu dans lequel j’ai grandi, de l’Afrique. Les occidentaux ne se rendent pas compte de l’importance primordiale de l’élégance pour une femme africaine. C’est dans ce monde que j’ai grandi. Il faut dire que ma mère, qui a été mon tout premier mannequin, était un grand stimulant pour mon inspiration : c’était sans aucun doute une des plus belles femmes d’Afrique.

S’agissant de ma « montée à Paris » et de la place que je m’y suis faite, non, ce ne fut pas de tout repos. Je ne créée pas une mode africaine à proprement parler, mais le fait que je sois africain d’une part, et l’inspiration partiellement africaine de mes créations d’autre part m’ont tout de suite catalogué dans le segment « mode ethnique », c’est-à-dire dans un ghetto, tant il est facile de coller une étiquette à quelqu’un, et difficile pour lui de s’en débarrasser. Ma mode n’est pas africaine, elle est faite pour toutes les femmes. Tous ceux qui ont vu au moins un de mes défilés peuvent en témoigner.

AP : Qu’est ce qui selon vous fait l’originalité de vos créations ?

Imane Ayissi : Je ne sais pas si mes créations sont originales, ce n’est pas à moi de le dire. En tous les cas, elles répondent à certaines idées fortes que je me fais de la mode : l’élégance à tout prix, le glamour, tout ceci avec une petite dose d’impertinence. J’appelle cela le « chic barbare ».

AP : Qu’est ce qui vous motive à ne créer que pour les femmes ? Que représentent-elles pour vous ?

Imane Ayissi : Je pars du constat que le vêtement est l’élément qui est le plus à même de mettre en valeur le corps. Ceci dit je n’oublie pas les coiffeurs, les maquilleurs et les accessoiristes, qui eux aussi y contribuent. Par ailleurs, la femme, on le sait, est coquette par nature, cela fait partie de son besoin inné de plaire. Il faut ajouter que ses formes, beaucoup plus ondulées et harmonieuses que celles de l’homme, se prêtent, à mon avis, plus à la « mise en tissus ». C’est sans doute pour ces raisons que je ne crée, à quelques exceptions près, que pour les femmes.

Quant à savoir ce que la femme représente pour moi, beaucoup de choses : l’élégance, la maternité... Et plus simplement la moitié de l’humanité, rappelons-le !

AP : En tant qu’homme africain moderne, quelle vision avez-vous de la femme noire d’aujourd’hui ?

Imane Ayissi : J’aurais tendance à dire que la femme noire représente l’avenir de l’homme noir. A voir la situation actuelle de l’Afrique, il y a de grands défis à relever pour elles. Je suis un homme mais j’ai un côté féministe, et je crois que les femmes d’Afrique peuvent beaucoup. Prenez les conflits qui ensanglantent telle ou telle région d’Afrique : pensez-vous vraiment qu’une femme désire les carnages, les exactions de toutes sortes ? Ne serait-ce que pour ses enfants, non ! J’ose croire que les femmes sauveront l’Afrique. Qu’elles se souviennent des grandes reines des anciens empires africains.

AP : Quels conseils de pro donneriez-vous aux femmes noires, tous physiques confondus, désireuses de se mettre davantage en valeur ?

Imane Ayissi : Il faut tout d’abord rester naturel. Chercher par tous les moyens à ressembler à un autre a un côté ridicule. Vouloir blanchir sa peau me semble le comble du grotesque. Côté coiffure, la chevelure d’une Noire est très belle en soi. Je ne comprends pas bien cette obsession de beaucoup de femmes à se faire poser de faux cheveux pour avoir l’air d’une Naomie Campbell. Ce n’est pas toujours réussi, loin s’en faut. Etre naturel et rester soi-même, voilà à mon avis la règle essentielle. Prenez Alek Wek : elle déplait à beaucoup de Noires, à cause justement de son côté « trop noir ». Personnellement, je la trouve sublime. Ou encore Esther Kamatari, dont l’élégance est absolument éclatante... Si on a honte de son teint, de sa carnation ou de ses cheveux crépus, il ne faut pas songer à se mettre en valeur, c’est peine perdue.

AP : Dans certaines de vos interviews, vous déplorez le désintérêt des Africains pour la mode et les stylistes du continent ; ce à quoi les internautes africains répondent ne pas avoir les moyens d’accéder à vos créations et reprochent à la haute couture en général son caractère "privilège". A quand une collection Imane Ayissi en prêt à porter ?

Imane Ayissi : Tout d’abord, il y a une clientèle Noire (en Afrique et en Europe) qui a les moyens de s’habiller couture. C’est une minorité, mais elle existe et elle est plus grande que vous ne pensez. Or, où pensez-vous qu’elle s’habille ? Chez des gens comme moi ? Que nenni ! Cette clientèle fréquente l’avenue Montaigne, les grandes marques de luxe françaises. Elle ne discute pas les prix dans ces grandes maisons. Cela fait partie d’un conditionnement de « marques », dans lequel les Noirs, je suis désolé de le dire mais il faut bien le reconnaître, se jettent très volontiers. Les rares qui viennent me voir trouvent le moyen de vouloir marchander, ce que je refuse. Marchande-t-on chez Christian Dior ? Les Noirs sont des proies très faciles pour les grandes marques de prestige, il faut avoir le courage de le dire.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, si j’avais un peu plus de clients, j’aurais peut-être les moyens d’investir dans une ligne de prêt-à-porter. Je constate que la majeure partie de ma clientèle est constituées non d’Africaines mais d’occidentales, attirées non pas par une griffe, un label, une marque, que sais-je encore, mais par l’originalité ou le style de mes créations.

AP : Par ailleurs, vous n’hésitez jamais à rappeler vos origines, ce dont beaucoup d’internautes vous félicitent. En quoi est-ce si important pour vous ? A quelle cause adhérez-vous en tant qu’africain qui a réussi ? Quel message souhaitez-vous faire passer ?

Imane Ayissi : Comment pourrais-je nier mes origines ? Un homme sans racines n’est rien. J’ai les miennes, et j’y suis attaché. Cela dit, je vis aujourd’hui en Europe, et il faut faire la part des choses. Tous ces débats sans fin sur l’intégration, le communautarisme ou l’assimilation n’ont guère de sens à mon avis, et frisent souvent le ridicule. Un Africain qui s’installe en Europe aura je pense besoin de se retrouver dans une communauté qui lui ressemble, c’est naturel et c’est normal. Pour autant, s’intégrer à la société dans laquelle on s’installe est une nécessité. Il faut donc s’ouvrir, fréquenter d’autres gens que ses compatriotes, travailler... Bref, se créer une nouvelle vie, sans pour autant couper les liens avec ses origines. Je regrette beaucoup l’extrême concentration de Noirs ou de Beurs dans certains quartiers, cités ou villes, qu’elle soit voulue ou subie. Comment pouvez-vous vous intégrer à la société française lorsque 95 % de votre voisinage est Noir ?

AP : Quels conseils donneriez-vous à de jeunes africains (hommes ou femmes) désireux de suivre vos traces ?

Imane Ayissi : Pour commencer, il importe de bien se tenir, s’agissant du mannequinnat. Il existe une compétition très rude dans ce métier. Il faut donc avoir les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Que l’on cesse de croire que parce qu’on a un physique avantageux, on peut devenir mannequin. Cela est faux. Il ne s’agit pas de cela. C’est un métier, qui demande beaucoup d’exigence : savoir se tenir, savoir poser, savoir se vendre, savoir marcher. Etre sérieux : honorer ses rendez-vous, ses castings, savoir patienter. Il faut avoir aussi un petit plus : un charme particulier qui se situe en dehors de la beauté classique, c’est-à-dire dans la beauté bizarre. Le métier fait beaucoup rêver, mais la réalité est très dure. Tout le monde n’a pas les reins assez solides pour cela.

Je voudrais ajouter, pour les Africains vivant en Afrique, que l’Europe ne doit pas être vue comme l’unique échappatoire. J’ai beau jeu de dire cela, moi qui vit en Europe, mais vu l’importance que les Africains accordent à la mode, le mannequinnat est un domaine appelé à se développer en Afrique aussi. D’ailleurs, il n’y a pas de mannequinnat sans stylistes, maquilleurs, coiffeurs... Bref, c’est toute une chaîne économique qui ne demande qu’à se développer. Mais pour cela il faut une volonté commune. C’est-à-dire non seulement des mannequins, mais des stylistes, des fabricants, et surtout des clients ! Tout cela fait partie d’un enjeu collectif. On peut avoir envie de s’habiller à l’occidentale, je le comprends, mais le, ou plutôt les styles africains, sont eux aussi riches de créativité. Il faut en être fier, pour aller de l’avant !

AP : Quels sont vos projets pour 2006 ?

Imane Ayissi : Je ne parle pas si facilement de mes projets. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras »...

AP : Imane Ayissi dans 5 ans... ?

Imane Ayissi : Egal à moi-même.

AP : Merci à Vous Imane Ayissi !





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